Depuis le petit promontoire herbeux de l’église de Saint-Apollinaire, ma vue embrasse le lac de Serre Ponçon et les montagnes qui le cernent. Le tonnerre gronde et la pluie se rapproche, sommet après sommet. Lorsque les premières gouttes m’atteignent, mes yeux suivent le mouvement. J’ouvre les vannes et laisse couler les larmes. Je sais que c’est fini, qu’il me faut mettre un terme à cette belle aventure. Je m’arrête là où ça allait commencer, là où débute ce que j’étais venu chercher.

L’aventure a commencé en février, lorsque Pascal m’a parlé de la Baroudeuse à laquelle il allait participer. « C’est bon pour moi ce genre de conneries, pas envie de souffrir sur un vélo... ». Puis j’ai regardé le site, les photos, les vidéos. Et l’envie s’est fait trop forte en même temps que l’ego se laissait exciter. Quelques jours après, je m’inscrivais…

A la même époque, sans que cela semble avoir un quelconque rapport, je relisais dans Carnets d’Aventures un article intitulé « Le gras c’est la vie », traitant des bienfaits d’une alimentation riche en graisses et pauvre en glucides. Interpellé par cet article, j’ai approfondi un peu la question et décidé d’opter, pour un temps, pour un régime cétogène. Le régime cétogène est le plus strict concernant l’élimination des glucides. Seules des quantité infimes sont tolérées. Soyons honnêtes, c’est très dur à suivre, bien plus qu’un régime sans gluten par exemple. Car non seulement il faut supprimer le blé (pâtes, pain, semoule, pâtisseries…), mais également le riz, les pommes de terre, les lentilles, les pois chiches, et bien évidemment, tous les sucres rapides, y compris les fruits.

Le résultat escompté était une optimisation de mon corps à la filière lipidique, quasi généralement au repos chez la plupart des gens, et m’affranchir de la dépendance générée par la filière glucidique. La perte de poids fut rapide, de l’ordre de dix kilos. En revanche les premières sorties à vélo furent très difficiles. Des jambes de fin de sortie après quelques kilomètres seulement. Mais au bout de deux semaines, j’avais retrouvé ma forme habituelle et la première sortie test de cent-soixante kilomètres fut une formalité.

Rapidement l’idée de continuer ce régime jusqu’à la Baroudeuse, y compris pendant la course, est devenue une évidence. Grâce à la « batterie tampon » que constituent mes réserves adipeuses, il devrait me permettre de gérer le plus librement possible mes approvisionnements sur la course. Puis peu à peu, l’idée de jeûner pendant la course est devenue encore plus évidente. Apporter des graisses nécessitant d’être digérées n’avait pas de sens puisque mon corps disposait en théorie de la réserve de graisse suffisante pour les cinq jours de course que je visais. Je m’affranchissais totalement de la recherche de nourriture, de la digestion et autres désagréments. J’avais déjà expérimenté le jeûne sur des sorties à la journée de cent à deux-cents kilomètres et cela fonctionnait très bien. Prolonger l’expérience pendant plus de mille kilomètres était un pari…

Vendredi 5 juillet : Je quitte la maison de Tchan à l’aube pour aller prendre un train pour Nice à une quinzaine de kilomètres. Nous avions convenu que pendant mon périple, il remettrait mon camion en état et tenterait notamment de remédier à ce gros manque de puissance. A la gare j’apprends qu’il y a grève sur la ligne ce jour précisément, qu’un car passera sans certitude qu’il accepte mon vélo. Ça commence bien ! Alors cap sur Draguignan. Cent-trente-cinq kilomètres pour aller prendre le train, plus quinze de Nice à la Turbie (en montée et en plein soleil pour mettre dans l’ambiance). Beau préambule…

Samedi 6 juillet : 5H du matin, sur la ligne de départ, je m’aperçois que j’ai oublié mon portefeuille. Le temps d’aller le chercher, ils sont tous partis. Je remonte tranquillement jusqu’au groupe mais quelques kilomètres plus loin je perds mes lunettes de vue. Après un quart d’heure de vaines recherche, je les laisse finir ici leur vie, lassées des étincelles de disqueuse et de mes autres maltraitances. Une fois encore je suis bon dernier. La journée sera une longue remontée dans le classement jusqu’à, sans que je le sache, la seconde place. Je me découvre très régulier. Pas explosif mais avec des jambes toujours gentiment présentes. Parfait ! Pascal, que je retrouve en fin d’après-midi, ne peut pas en dire autant. Il souffre et regrette son choix de pneus. Mais je le sais fort dans sa tête. Pas de problème pour lui, il ira au bout. Vers 2H du matin je m’allonge près du sentier pour trois heures de sommeil.

Dimanche 7 juillet : 5H30 alors que je me prépare à repartir, passe un baroudeur. C’est comme cela que je ferai la connaissance de Yannick, qui m’a acheté un fat Salamandre il y a quelques années sans que jamais je ne l’aie rencontré. Nous passerons une bonne partie de la journée ensemble jusqu’au Ventoux. Mais la chaleur avant Banon l’a affaibli et je sors seul au sommet. Seul mais avec  en tête ces propos qu’il m’a tenu « Une dame m’a dit que Maxime n’était pas très loin devant ». Au sommet du Ventoux, je me suis promis de tout faire pour aller chercher Maxime. Jamais je n’aurais imaginé cela hier. Aller disputer la première place !

Lundi 8 juillet : Cédric nous a prévenus. La section qui suit le Ventoux, dans les Baronnies, est très difficile, physique et cassante. Le calvaire devait cesser, selon lui, au 450ème kilomètre. Il cessera effectivement au 550ème! En dépit de cela le parcours jusqu’à Verclause est difficile mais vraiment très beau.  En revanche les points d’eau y sont inexistants et pour la première fois je souffre de la chaleur. Rien de terrible, mais jusque là, le jeûne et son effet refroidissant m’a préservé de cela. Un simple quart d’heure de repos me remet en forme. Mais le tronçon Verclause-Rémuzat s’avère vraiment trop dur avec deux longs poussages et une descente cassante. Pourquoi ce tronçon Cédric ? Il était vraiment de trop. La fraîcheur du soir me redonne des ailes et à 22 heures, je reprends la route avec le nom de Maxime en tête. Mon coup de pédale est franc et la montagne de l’Aup passe comme une lettre à la poste. Je m’allonge dans un abri bus pour les désormais classiques trois heures de sommeil. Trois heures ça me suffit. Je ne me sens pas fatigué. Pas le moment de sauter une nuit complète. Il en reste deux pour jouer mon va-tout.

Mardi 9 juillet : Le jeûne refroidit. C’est un avantage en journée mais ce matin il fait frais et je commence en descente alors je pars tout emmitouflé. Depuis 2 jours j’ai mal aux fesses. Ma selle était au top pour moi. J’avais déjà fait le téléphone tour avec. Sept journées de deux-cents kilomètres sans problème. Mais je l’ai changée de vélo, avec une position différente sur le vélo et rien ne va plus, ou peut être est-ce autre chose, mais quoi qu’il en soit, l’adéquation n’est pas bonne. Je cherche des positions pour me soulager qui ne sont pas toujours idéales pour pédaler. Mais je roule, j’y crois. Les jambes sont là et je me régale dans la montagne de Céüse. La première qui ressemble à ce que je suis venu chercher : piste roulante, mélèzes, pâturages et panorama. Rien ne manque. La descente est belle aussi. Je passe le CP de Gap à 7H45, je m’arrête boire un verre d’eau gazeuse et je repars toujours bille en tête et motivé. Mais dans la montée après Chorges, la douleur passe de sourde à électrique. J’ai une plaie à vif et le contact de la selle est intolérable. Je m’assied sur le banc face à la vue, contre l’église de Saint Apollinaire et je fais le point. Il reste près de cinq-cents kilomètres à faire. Les plus beaux et les plus roulants mais cinq-cents… Alors je laisse pleurer mes yeux. C’est fini…

Je me laisse glisser jusqu’à Chorges. Un train part dans le quart d’heure. Un coup de fil à Tchan qui était sur le point de partir en vacances. Il peut descendre mon camion à la gare en partant. Il me prend même un rendez-vous pour la fin d’après midi au contrôle technique. Je glisse la Bombera dans le coffre de Tifor (c’est mon camion). Tchan a trouvé la panne, il a retrouvé toute sa puissance ! Je vais me doucher, manger un morceau chez Tchan, un quart d’heure de sieste et j'emmène Tifor au contrôle. A 18 heures je prends la route, prudemment, sans mes lunettes… quand les choses glissent comme ça, c’est que le choix est juste. Si j’avais abandonné au-delà du Parpaillon ou pire, de la Bonnette, tout aurait été beaucoup plus difficile.

Au bilan demeure la déception, la frustration de ne pas avoir pu livrer ces batailles jusqu’au bout. Celle contre Maxime, mais aussi celle contre Pascal à qui j’avais lancé comme une boutade et sans trop y croire « Je te mets trente heures ». A Saint Apollinaire, Maxime avait 3 heures d’avance sur moi. J’en avais 19 d’avance sur Pascal. Mais eux sont encore en course. Les seuls encore sur le tracé intégral, et Pascal va chercher sa seconde place à la régulière. Moi je suis à la maison… Déception aussi d’abandonner au pied de la vraie montagne, celle pour laquelle j’étais venu.

Mais au bilan aussi une immense satisfaction. Mon pari a fonctionné. C’était osé mais ça a marché. Je me suis senti fort sur le vélo. Régulier, presque invincible. Et sans atteindre ni l’arrivée, ni la victoire, j’ai gagné ma liberté. J’ai senti la liberté et la puissance que me procurait ce choix. Mes fesses furent mon talon d’Achille. Je suis mort au combat. Mais je suis mort libre !

Je m’arrête ici mais très vite je vous ferai un sujet plus spécifique sur cette expérience du jeûne en ultra endurance. Ce n’est que mon expérience. Elle n’est peut être pas universelle, mais elle mérite qu’on s’y intéresse.
(EDIT : le message est en ligne ici)

Bouffer des kilomètres, seulement des kilomètres... - Salamandre : à chacun son vélo ...

Note : Ce message est à lire de préférence après " Ma Baroudeuse " Nos croyances nous limitent. On peut le vérifier chaque jour. Nous avons créé dans nos têtes tout un tas de limites qui nous empêchent de faire certaines choses. Parfois c'est pour de réelles raisons de sécurité.

http://salamandrecycles.canalblog.com



A très bientôt et merci à tous pour les mille messages de soutien que j’ai reçus.

Yann