Petit message technico-théorique, tout en texte et sans images pour diluer. Avis aux amateurs...

Une bonne géométrie, c'est comme le fat, ça ne convient pas à tout le monde mais quand ça nous convient on a du mal à rouler sur autre chose. Les constructeurs de vélos de série cherchent des géométries en général moyennes, censées convenir au maximum de personnes, au maximum de composants et au maximum d'utilisations. En tant que constructeur artisanal, j'ai la chance de pouvoir explorer des options moins "standard" et de rechercher pour chaque personne la géométrie qui lui conviendra.

Un certain nombre de Salamandre à bases ultra courtes (géométrie "Lara") ont été montrées ces derniers temps. Ce qui a pu pousser certains à penser que c'était devenu un standard Salamandre, voire à dire que j'essayais de lancer la modes des bases courtes. Il n'en est rien. Ce type de géométrie convient à certaines personnes (dont moi même) et certains usages, mais est à proscrire pour d'autres. Je vais donc vous expliquer ma démarche. Il s'agit en gros de répondre à 3 questions primordiales :

- Un vélo pour qui ?

Si je demande désormais à tous mes clients de venir faire quelques tours de roue avec moi, ce n'est pas uniquement pour le plaisir de boire une bière ensemble (attention message subliminal : pour que je puisse servir une bière fraiche, artisanale évidemment, il faut que le frigo ait auparavant été alimenté en bière pas fraiche !), c'est surtout pour cerner le pilote qui se cache derrière les échanges de mails. Les mots sont une chose, mais d'une part ils sont sujets à interprétation, et d'autre part teintés de la personnalité (fin pilote timide et modeste ou pilote moyen mais fanfaron ?). Donc rien ne vaut l'essai in situ pour recueillir l'avis du pilote sur les géométries testées, complété de ma propre observation.

- Un vélo pour quel usage ?

Balade tranquille, sorties sportives musclées, descentes techniques, montées impossibles... La géométrie unique qui excelle dans tous les domaines n'existe pas. Il va falloir faire des choix.

- Un vélo avec quels composants ?

Les composants employés vont influencer la géométrie, soit directement en imposant des contraintes (un pneu large et une transmission 3x10 , Rohloff ou a fortiori Pinion vont par exemple imposer une certaine longueur de base en dessous de laquelle il ne sera pas possible de tout loger sans interférences), soit indirectement en influençant le pilotage (une fourche télescopique va modifier la façon d'appréhender le terrain et donc le pilotage, permettant ou pas certains types de géométrie).

A partir de là on va pouvoir commencer à penser géométrie. Tout développer serait trop long aussi je vais juste prendre 3 géométries types :

- Le randonneur :

Il adopte une position relativement redressée, confortable dans la durée sur un effort relativement peu intense. Son poids est donc naturellement basculé sur l'arrière. Cela combiné à de tout petits braquets en montée fait que des bases courtes rendraient le vélo très difficile à contrôler en montée (cabrage intempestif), ce qui ne correspondrait pas du tout au tempérament tranquille du pilote. La géométrie adaptée sera courte à l'avant, longue à l'arrière, très stable et sécurisante. La contrepartie se trouvera dans un comportement peu vif au pilotage et un chargement important de l'avant dans les descentes, rendant le vélo moins confortable

- Le sportif :

Ayant besoin d'une position allongée pour exprimer sa puissance, son poids est naturellement placé plus en avant. On peut alors se permettre de raccourcir les bases pour rendre le vélo plus joueur sans risquer le cabrage intempestif, d'autant plus que le sportif utilisera en montée des braquets plus importants.

- Le pilote :

Adepte des parcours très techniques et engagés tout autant que des descentes rapides où il faut piloter, il a besoin d'une position pas trop sur l'avant et d'un vélo qui lui réponde au doigt et à l'oeil. La réponse Salamandre à ce besoin est la géométrie Lara : extrèmement court de l'arrière (des longueurs de bases pouvant atteindre 400mm), un empattement avant plutôt long mais un poste de pilotage court (potence très courte, angle de direction relativement couché). C'est une "géométrie de pilote" : le vélo ne fait pas le travail à la place du pilote mais lui donne les moyens de le faire efficacement lui même. Les masses sont facilement transférables sur une roue ou sur l'autre pour confier l'adhérence à celle qui en a le plus besoin, les sauts de marche peuvent s'enchainer sans avoir à réarmer une bascule avant-arrière, les bunnies peuvent s'enclencher au dernier moment, les changements de trajectoire sont très rapides, la roue avant naturellement peu chargée transmet moins d'impacts au pilote. Imposant un chargement volontaire de l'avant ils peuvent être déroutants au début, plus fatigants dans les longues montées. C'est le prix à payer pour un maximum de contrôle, de facilité et de confort en descente. Cela implique un certain apprentissage (ma premire sortie sur la dompteuse m'a dérouté) mais une fois pris le coup il devient très difficile de rouler sur autre chose.

Pourquoi cette géométrie va complètement à l'encontre des géométries de plus en plus longues proposées par les constructeurs sur les vélos d'enduro ? Les vélos longs sont stables et rassurants dans le rapide. Mais il ne permettent pas les transferts de masse rapides imposés par un terrain difficile. Ils permettent également difficilement de soulager l'avant. De ce fait, j'estime que les géométries enduro longues sont des géométries peu ludiques mais très efficaces quand elles sont couplées à des suspensions. Mais elles ne sont pas transposables à des vélos non suspendus : un vélo long sans suspensions malmène son pilote dans le cassant rapide, venez je vous ferai essayer. Elles sont en particulier très adaptées aux bike parks, monnaie courante dans les pays anglo-saxons où certains ne roulent plus que sur terrain aménagé, où l'enchainement des obstacles est conçu pour un certain "flow" correspondant aux vélos et offrant un maximum de sensations, notamment à haute vitesse. Le terrain et le vélo sont conçus l'un pour l'autre. Ils conviennent aussi aux terrains naturels rapides et connus où l'on peut rentrer plein pot dans l'obstacle sans réfléchir. Mais en terrain naturel (ou du moins aménagé par des générations de randonneurs), et notamment en montagne, il faut souvent être plus rapide car ce flow n'existe pas, les marches peuvent se succéder sans temps de reprise, les épingles peuvent être plus serrées, les déplacements type trial obligatoires. Dans ce cadre la géométrie Lara avec fourche rigide sait tirer son épingle du jeu : suivre le rythme dans le rapide et s'imposer dans la montagne brute.